27
Par monts et par vaux

 

Eragon et Nar Garzhvog coururent le reste de la journée, toute la nuit et toute la journée du lendemain, ne s’arrêtant que pour boire ou pour se soulager.

Le soleil déclinait quand Garzhvog déclara :

— Épée de Feu, il faut que je mange, et il faut que je dorme.

Le souffle court, Eragon s’adossa contre une souche et approuva de la tête. S’il s’était refusé à parler le premier, il était aussi affamé et épuisé que le Kull. Plus rapide que son compagnon de voyage sur les cinq premiers miles, il s’était bien vite aperçu que l’endurance de Garzhvog était au moins égale et peut-être supérieure à la sienne.

— Je vais t’aider à chasser, proposa-t-il.

— C’est inutile. Prépare-nous un grand feu, je rapporterai de quoi nous nourrir.

— Très bien.

Tandis que l’Urgal repartait en direction d’un bois de hêtres, Eragon défit les lanières de sa hotte et la laissa tomber près de la souche avec un soupir de soulagement.

— Peste soit de cette armure ! grommela-t-il.

Même pendant sa traversée de l’Empire, jamais il n’avait couru aussi longtemps chargé d’un tel fardeau. Il avait sous-évalué l’effort. Ses pieds, ses jambes, son dos lui faisaient mal ; lorsqu’il tenta de s’accroupir, ses genoux raides plièrent de mauvaise grâce.

Ignorant ses douleurs, il rassembla de l’herbe sèche et du bois mort, qu’il entassa sur un coin de sol rocheux.

Garzhvog et lui se trouvaient un peu à l’est de la pointe sud du lac Tüdosten, dans un paysage de prairies luxuriantes où des troupeaux de gazelles et de buffles à peau noire, aux longues cornes recourbées vers l’arrière, erraient en liberté dans l’herbe haute. La richesse de la région tenait, il le savait, à la proximité des Beors ; les montagnes contribuaient à la formation d’énormes masses de nuages qui voguaient ensuite vers les plaines, se dispersaient sur des lieues et des lieues, apportant la pluie dans des endroits qui, sans cela, auraient été aussi arides que le désert du Hadarac.

Malgré l’important chemin parcouru, Eragon n’était pas satisfait de leur avance. Entre la rivière Jiet et le lac Tüdosten, ils avaient perdu plusieurs heures à se cacher et à faire des détours pour ne pas être repérés. À présent que le lac était derrière eux, il espérait aller plus vite. « Nasuada n’avait pas prévu ce retard, oh, ça, non ! Elle s’imaginait que je courrais d’une traite et à pleine vitesse depuis le camp jusqu’à Farthen Dûr. Et quoi encore ? » Il donna un coup de pied dans une branche qui le gênait, et continua à rassembler du bois sans cesser de maugréer.

 

Quand Garzhvog revint, Eragon avait fait un feu de trois pieds de long sur deux de large et contemplait les flammes en luttant contre le désir de glisser dans les rêves éveillés qui lui tenaient lieu de sommeil. Sa nuque craqua lorsqu’il leva les yeux.

Garzhvog s’approcha ; il portait sous son bras le cadavre d’une biche dodue. Comme si elle ne pesait pas plus qu’un sac de chiffons, il la souleva, lui coinça la tête dans la fourche d’un arbre à l’écart du feu, et sortit son couteau pour la dépecer. Chancelant sur ses jambes engourdies, Eragon se releva et rejoignit Garzhvog :

— Tu l’as tuée avec quoi ?

— Ma fronde.

— Tu comptes la cuire à la broche, ou est-ce que les Urgals mangent la viande crue ?

Tournant la tête, Garzhvog l’examina par-dessous sa corne. Une lueur d’émotion indéchiffrable brillait dans son œil jaune :

— Nous ne sommes pas des bêtes, Épée de Feu.

— Je n’ai pas dit cela.

Avec un grognement, l’Urgal se remit à la tâche.

— Ce sera trop long de la faire rôtir, remarqua encore Eragon.

— Je pensais à un ragoût. Nous ferons griller le reste sur des pierres.

— Un ragoût ? Mais comment ? Nous n’avons pas de chaudron.

Après s’être essuyé les mains dans l’herbe, Garzhvog tira ce qui semblait être un carré de tissu plié de la sacoche pendue à sa ceinture et le lui lança. Accablé de fatigue, Eragon ne fut pas assez vif et l’objet tomba sur le sol. On aurait dit une feuille de vélin de dimensions exceptionnelles. Lorsqu’il la ramassa, la chose s’ouvrit pour former une sorte de sac, large d’un pied et profond de trois. Le bord en était renforcé par une épaisse bande de cuir sur laquelle étaient fixés des anneaux de métal. Il l’examina, intrigué. La matière était douce au toucher et, détail curieux, le récipient n’avait pas de couture.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il.

— La panse de l’ours des cavernes que j’ai tué l’année où mes cornes ont percé. Tu la suspends à un cadre ou tu la places dans un trou, tu la remplis d’eau, tu mets dedans des pierres chauffées au feu, les pierres chauffent l’eau, le ragoût est bon.

— Et les pierres ne brûlent pas la panse ?

— Ça n’est encore jamais arrivé.

— Elle est enchantée ?

— Pas de magie. Estomac à toute épreuve.

Avec un « Han ! », Garzhvog agrippa les hanches de la biche et lui ouvrit le bassin d’un seul geste. Il fendit le sternum à l’aide de son couteau.

— Ce devait être un grand ours, observa Eragon.

L’Urgal émit un petit son guttural :

— Il était plus grand que moi aujourd’hui, Tueur d’Ombre.

— Tu l’as abattu à la fronde, lui aussi ?

— Je l’ai étranglé à mains nues. Les armes ne sont pas autorisées lorsqu’on devient adulte et qu’on doit prouver son courage.

Laissant le couteau planté jusqu’au manche dans la carcasse, Garzhvog interrompit sa tâche quelques instants pour expliquer :

— La plupart des autres ne s’en prennent pas aux ours des cavernes. Ils s’en tiennent aux loups et aux bouquetins des montagnes. C’est pour ça que je suis devenu chef de guerre et pas eux.

Eragon retourna près du feu et, tandis que son compagnon préparait la viande, il creusa un trou près du foyer, y installa la panse d’ours et planta des pieux passés dans les anneaux pour la maintenir en place. Il rassembla une douzaine de cailloux de la taille d’une pomme autour de leur bivouac et les jeta dans les braises. En attendant qu’ils chauffent, il remplit la panse aux deux tiers, extrayant l’eau du sol grâce à un sort, puis il confectionna des pincettes avec les branches d’un jeune saule et une lanière de cuir brut nouée.

Lorsque les pierres furent rouge cerise, il s’écria :

— Elles sont prêtes !

— Mets-les dans l’eau, répondit Garzhvog.

Avec les pincettes, Eragon tira une pierre du feu pour la déposer dans la panse. L’eau se mit à fumer en sifflant au premier contact. Elle bouillait lorsqu’il en eut ajouté deux autres.

Garzhvog vint alors y verser deux énormes poignées de viande, qu’il assaisonna avec du sel, du thym, du romarin, et des plantes sauvages trouvées au cours de sa chasse. Il déposa ensuite une plaque de schiste sur le côté du feu pour s’en servir de gril.

Pendant que le repas cuisait, ils se taillèrent des cuillères dans la souche près de laquelle Eragon s’était débarrassé de sa hotte. Le temps semblait long, ils avaient faim. Dès que le ragoût fut à point, ils dévorèrent à belles dents. Eragon mangea deux fois plus qu’à son habitude, et Garzhvog engloutit le reste – assez pour nourrir six costauds.

Lorsqu’ils eurent terminé, Eragon s’étendit, se cala sur les coudes, fasciné par le ballet des lucioles qui dansaient en bordure du bois de hêtres, dessinant dans les airs des motifs abstraits. Quelque part, une chouette lança un appel. Les premières étoiles scintillaient dans le ciel violet.

Les yeux perdus au loin, il regardait sans voir ; ses pensées allèrent à Saphira, puis à Arya, puis à Arya et Saphira. Une douleur sourde naquit à ses tempes, et il ferma les paupières. Un craquement soudain l’arracha à sa torpeur : de l’autre côté de la panse d’ours vide, Garzhvog se curait les dents avec l’extrémité pointue d’un os qu’il avait cassé. Avant le repas, l’Urgal avait ôté ses sandales ; Eragon s’intéressa à ses pieds et constata, non sans surprise, qu’ils étaient pourvus de sept orteils.

— Tu as le même nombre d’orteils que les nains, remarqua-t-il.

Garzhvog cracha un reste de viande dans les braises :

— Je l’ignorais. Je ne serais pas allé examiner les pieds d’un nain.

— Tu ne trouves pas cela curieux que les Urgals et les nains aient quatorze orteils alors que les elfes et les humains n’en ont que dix ?

Les lèvres épaisses de Garzhvog se retroussèrent tandis qu’il grondait :

— Nous n’avons pas de sang commun avec ces rats de montagne sans cornes, Épée de Feu. Ils ont quatorze orteils, nous aussi. Les dieux l’ont voulu ainsi quand ils ont créé le monde. Il n’y a pas d’autre explication.

— Hmm, grommela Eragon en reportant son attention sur les lucioles.

Puis, après un silence, il demanda :

— Raconte-moi une histoire que les tiens apprécient, Nar Garzhvog.

Le Kull réfléchit un moment, ôta l’os de sa bouche et commença :

— Il était une fois une jeune Urgralgra appelée Maghara. Ses cornes brillaient comme des pierres polies, ses longs cheveux tombaient en cascade au creux de ses reins, et son rire charmait les oiseaux dans les branches. Elle n’était pas jolie, hélas, elle était laide. Dans son village vivait aussi un jeune bélier doté d’une force extraordinaire. Il avait tué quatre béliers à la lutte et en avait vaincu vingt-trois autres. Mais, malgré ses exploits et sa renommée, il n’avait pas encore choisi de compagne. Maghara rêvait de devenir sa compagne. Hélas, elle était laide, il ne la regardait pas. À cause de sa laideur, il ne remarquait pas ses cornes lustrées ni ses longs cheveux, il n’entendait pas son rire enchanteur. Malheureuse et déçue de se voir ignorée, Maghara gravit le plus haut sommet de la Crête pour implorer Rahna de l’aider. Rahna est notre mère à tous, celle qui a inventé le tissage et l’agriculture, celle qui a fait naître les Beors alors qu’elle fuyait un grand dragon. Rahna aux Cornes d’Or répondit à l’appel de Maghara et lui en demanda la raison. « Donne-moi la beauté, ô Honorable Mère, que je puisse attirer le bélier de mes rêves », dit Maghara. « Tu n’as pas besoin d’être belle, lui répondit Rahna. Tu as des cornes lustrées, de longs cheveux et un rire enchanteur. Avec ces atouts, tu attireras un bélier qui n’est pas assez sot pour s’arrêter à ton visage. » Alors, Maghara se jeta à ses pieds et supplia : « Ô Honorable Mère, je ne serai pas heureuse si je n’obtiens pas ce bélier. Rends-moi jolie, je t’en conjure ! » Rahna lui sourit : « Si j’exauce ton vœu, mon enfant, comment me revaudras-tu cette faveur ? » À quoi Maghara répondit : « Je t’offrirai ce que tu voudras. » Satisfaite, Rahna la rendit belle, et Maghara retourna dans son village, où tous s’émerveillèrent de son joli visage. Elle devint la compagne du bélier de ses rêves, ils eurent de nombreux enfants et vécurent heureux. Sept ans passèrent ainsi, puis Rahna vint trouver Maghara et lui dit : « Tu vis depuis sept ans avec le bélier que tu désirais. Tes vœux sont-ils comblés ? » « Oui, Honorable Mère, ils le sont. » « En ce cas, je viens prendre mon dû. » Rahna examina leur maison de pierres, et elle s’empara du fils aîné de Maghara en disant : « Celui-ci est à moi. » Maghara eut beau la supplier, la Mère aux Cornes d’Or ne voulut rien entendre. Alors, Maghara prit la massue de son compagnon et la leva pour en frapper Rahna. Mais la massue se brisa dans ses mains. Pour la punir, Rahna la priva de sa beauté et s’en fut avec l’enfant dans sa demeure où résident les quatre vents. Elle nomma le garçon Hegraz, l’éleva et fit de lui le guerrier le plus puissant que la Terre ait jamais connu. Cette fable nous enseigne qu’il ne faut pas se battre contre le destin, sinon, comme Maghara, nous risquons de perdre ce que nous avons de plus cher.

Eragon contemplait le croissant de lune scintillant qui venait d’apparaître au-dessus de l’horizon :

— Parle-moi de vos villages, Nar Garzhvog.

— De quoi, exactement ?

— Ce que tu voudras. Quand je vous ai sondés, toi, Khagra et Otvek, j’ai revécu des centaines de souvenirs dans vos esprits. Seuls quelques-uns me sont restés, et ils sont flous. Je souhaiterais comprendre ce que j’ai vu.

— Je pourrais te raconter beaucoup de choses, gronda l’Urgal.

Pensif, il se cura un croc avec application et poursuivit :

— Nous sculptons la tête des animaux des montagnes sur des troncs d’arbres que nous plantons dans le sol près de nos maisons pour effrayer les esprits des grands espaces sauvages. Parfois, ces totems semblent presque vivants. Quand tu traverses un de nos villages, tu sens les yeux de toutes ces bêtes sculptées qui te regardent…

Le morceau d’os s’immobilisa entre les doigts du Kull, puis reprit son mouvement de va-et-vient.

— … Près de la porte de chaque hutte, nous accrochons le namna, une bande de tissu aux couleurs vives, large comme ma main tendue, avec des motifs qui relatent l’histoire de la famille. Seules les tisserandes les plus âgées et les plus habiles peuvent ajouter des motifs à un namna, ou le retisser s’il est endommagé…

Le morceau d’os disparut dans le poing de Garzhvog.

— … Pendant les mois d’hiver, ceux qui ont une compagne travaillent avec elle à la natte du foyer. Il faut cinq ans pour la tresser. Lorsqu’elle est terminée, on sait si on a bien choisi sa compagne.

— Je n’ai jamais traversé un de vos villages, intervint Eragon. Ils doivent être bien cachés.

— Bien cachés et bien défendus. Peu de ceux qui les voient survivent pour s’en vanter.

Fixant le colosse, Eragon durcit le ton :

— Comment as-tu appris cette langue, Garzhvog ? Il y avait un humain parmi vous ? Des captifs que vous gardiez comme esclaves ?

Garzhvog soutint son regard sans ciller :

— Nous n’avons pas d’esclaves, Épée de Feu. J’ai arraché ce savoir aux hommes contre lesquels je me battais pour le partager avec ma tribu.

— Tu as tué beaucoup d’humains, n’est-ce pas ?

— Tu as tué beaucoup d’Urgralgra, Épée de Feu. C’est ce qui rend notre alliance nécessaire. Sinon, ma race disparaîtra.

Eragon croisa les bras :

— Quand nous traquions les Ra’zacs, Brom et moi, nous sommes passés par Yazuac, une bourgade en bordure de la rivière Ninor. Nous y avons trouvé tous les habitants morts, entassés sur la place centrale. Au sommet de la pile, il y avait un bébé embroché sur une pique. Je n’ai jamais rien vu de pire. Et c’étaient des Urgals qui les avaient tués.

— Avant que j’aie mes cornes, répliqua Garzhvog, mon père m’a emmené en visite dans l’un de nos villages, du côté ouest de la Crête, en bordure des montagnes. Les nôtres avaient été torturés, brûlés, massacrés. Les hommes de Narda avaient appris que nous occupions ce secteur et surpris nos familles en arrivant avec une armée. Aucun membre de la tribu n’a réussi à s’échapper… Il est vrai que nous aimons la guerre plus que les autres races, Épée de Feu, et cela nous a nui bien souvent par le passé. Nos femelles refusent de prendre pour compagnon un bélier qui n’a pas prouvé sa valeur au combat et tué au moins trois adversaires. On trouve dans la bataille un plaisir à nul autre pareil. Mais, tout amateurs d’exploits guerriers que nous sommes, nous avons cependant conscience de nos travers. Si notre race ne change pas, Galbatorix nous tuera tous au cas où il l’emporterait sur les Vardens ; et, si Nasuada et toi parvenez à renverser ce traître à langue de serpent, c’est vous qui nous tuerez. Je me trompe, Épée de Feu ?

— Non, dit Eragon en secouant la tête.

— Alors, cela n’avance à rien de ressasser les torts passés. Si nous ne pouvons fermer les yeux sur ce qu’ont fait nos races respectives, jamais il n’y aura de paix entre les humains et les Urgralgra.

— À supposer que nous vainquions Galbatorix, comment devrons nous agir envers vous si, dans vingt ans, après avoir reçu de Nasuada les terres que vous avez demandées, vos fils se mettent à tuer et à piller pour trouver une compagne ? Tu connais l’histoire des tiens, Garzhvog, tu sais qu’il en a toujours été ainsi lorsque les Urgals ont signé des traités.

Garzhvog soupira :

— Eh bien, espérons qu’il existe des Urgralgra plus sages que nous de l’autre côté de l’océan, car nous ne serons plus de ce monde.

Ils n’échangèrent pas un mot de plus cette nuit-là. Garzhvog se roula en boule pour dormir, la tête à même le sol. Eragon s’enveloppa dans sa cape puis, adossé contre la souche, il observa la lente rotation des étoiles, alternant entre la veille et les rêves éveillés qui lui tenaient lieu de sommeil.

 

Le lendemain, en fin d’après-midi, ils arrivèrent en vue des Beors. Les montagnes apparurent d’abord comme de vagues silhouettes, assemblage géométrique de plans violets et blancs sur l’horizon, puis, à mesure que le soleil déclinait, la chaîne lointaine prit du volume. Eragon distinguait maintenant la large bande noire de forêts à sa base, surmontée par la bande plus large des champs étincelants de neige et de glace, et enfin les sommets nus de pierre grise, si hauts que rien n’y poussait, que la neige n’y tombait pas. Comme la première fois qu’il les avait vues, il se sentait écrasé par leur taille. Tous ses instincts se refusaient à croire qu’une telle masse puisse exister, et pourtant il savait que ses yeux ne le trompaient pas : les Beors atteignaient une hauteur moyenne de neuf mille toises, et comptaient de nombreux pics encore plus élevés.

Le soir venu, Eragon et Garzhvog ne s’arrêtèrent pas. Ils continuèrent de courir toute la nuit, et toute la journée suivante. Au matin, le ciel s’éclaira, mais il fallut attendre midi pour que le soleil se montre entre deux cimes, inondant de ses rayons le paysage plongé dans un étrange crépuscule par l’ombre des Beors. Émerveillé, Eragon fit alors halte au bord d’un ruisseau pour admirer en silence le spectacle de la nature.

Tandis qu’ils longeaient l’immense chaîne montagneuse, le jeune Dragonnier éprouvait une déplaisante impression de déjà-vu tant le voyage ressemblait à sa fuite de Gil’ead à Farthen Dûr en compagnie de Murtagh, de Saphira et d’Arya. Il lui sembla même reconnaître l’endroit où ils avaient campé après avoir traversé le désert du Hadarac.

 

Deux journées et deux nuits passèrent ainsi, longues et brèves à la fois. Les heures s’écoulaient, identiques, se fondaient les unes dans les autres, donnant naissance à un étrange paradoxe : le temps se traînait, paraissait s’étirer, comme si le voyage devait ne jamais finir, et pourtant la durée s’abolissait dans la morne répétition, et des portions entières du trajet s’effaçaient comme si elles n’avaient pas existé.

À l’entrée de la faille qui partageait la chaîne du nord au sud sur de nombreuses lieues, ils s’engagèrent entre les froids sommets indifférents. Parvenus à la rivière Dent d’Ours, qui coulait au fond de l’étroite vallée menant à Farthen Dûr, ils traversèrent l’eau glaciale et poursuivirent leur route vers le sud.

Ce soir-là, avant de s’aventurer dans les montagnes elles-mêmes, ils bivouaquèrent au bord d’une mare. Avec sa fronde, Garzhvog tua un cerf, et ils mangèrent leur content.

Rassasié, Eragon réparait un trou sur le côté de sa botte quand un hurlement terrible déchira l’air. Le cœur battant à se rompre, il scruta les ténèbres et aperçut, non sans inquiétude, la silhouette d’un animal gigantesque qui trottait le long de la berge.

— Garzhvog, murmura-t-il en s’armant de son fauchon.

Le Kull ramassa un caillou de la taille d’un poing, le plaça dans sa fronde et, se redressant de toute sa hauteur, il lança un cri si puissant que l’écho de son appel se répercuta à travers tout le paysage.

La bête s’immobilisa, puis elle reprit sa marche à un rythme plus lent, reniflant le sol ici et là. Lorsqu’elle entra dans le cercle de lumière du feu, Eragon retint son souffle. Devant eux se tenait un loup gris aussi grand qu’un cheval ; il avait de longs crocs acérés, des yeux jaunes et brillants qui suivaient leur moindre mouvement, des pieds énormes.

« Un Shrrg ! » songea Eragon.

Et, tandis que le loup géant faisait le tour de leur campement, il se souvint des elfes, de la manière dont ils traitaient les animaux sauvages ; en ancien langage, il lui dit :

— Frère loup, nous ne te voulons pas de mal. Ce soir, notre meute se repose, elle ne chasse pas. Tu es le bienvenu si tu veux partager notre nourriture et la chaleur de notre tanière.

Le Shrrg marqua une pause, ses oreilles pointées vers Eragon qui lui parlait.

— Qu’est-ce qui te prend, Épée de Feu ? gronda Garzhvog.

— Ne bouge que s’il attaque.

Le loup des montagnes s’approcha, circonspect, remuant sa grosse truffe humide. Intrigué par les flammes dansantes, il examina le feu avant de se diriger vers l’endroit où Garzhvog avait découpé le cerf. Là, il s’accroupit, engloutit les restes de viande et les viscères, puis, sans se retourner, il disparut dans la nuit.

Eragon se détendit et rangea son fauchon. Garzhvog resta debout, lèvres retroussées en un rictus de menace, tous les sens en alerte, guettant un signe de danger.

 

Aux premières lueurs de l’aube, ils levèrent le camp, coururent en direction de l’est, puis le long de la vallée qui les conduirait au mont Thardûr.

Dès qu’ils furent dans la forêt profonde qui défendait l’accès à l’intérieur de la chaîne, l’air devint plus froid ; le sol humide couvert d’un tapis d’aiguilles étouffait le bruit de leurs pas. Les arbres immenses et noirs semblaient les observer tandis qu’ils serpentaient entre les troncs épais, enjambaient l’enchevêtrement des racines saillantes qui s’élevaient parfois jusqu’à quatre pieds de haut. De gros écureuils au pelage sombre sautaient parmi les branches, jacassaient à grand bruit. Des coussins de mousse enveloppaient les souches et les troncs d’arbres morts. Il y avait là une abondance de fougères, de framboisiers sauvages, de champignons aux formes et aux couleurs variées.

Le monde rétrécit encore quand Eragon et Garzhvog se furent engagés dans l’étroit goulet de la vallée, bordé de montagnes oppressantes. Le ciel lointain n’était plus qu’un mince ruban couleur d’océan ; jamais il n’avait semblé aussi haut. Quelques maigres nuages effleuraient les flancs de la chaîne.

En tout début d’après-midi, ils ralentirent en entendant des rugissements effroyables. Eragon tira le fauchon de son fourreau, Garzhvog ramassa un galet pour en charger sa fronde.

— C’est un ours des cavernes, dit-il.

Un couinement aigu, aussi perçant que le bruit d’une pointe qui racle le métal, vint ponctuer sa remarque.

— Et un Nagra, ajouta-t-il. Prudence, Épée de Feu !

Ils avancèrent à pas feutrés et aperçurent bientôt les bêtes, à quelques centaines de pieds sur la pente. Une harde de sangliers au poil roux et aux défenses redoutables tournait en rond, grognant à qui mieux mieux, devant une imposante masse de fourrure brune aux reflets argentés qui chargeait à pleine vitesse, toutes griffes dehors et claquant des mâchoires. Avec la distance, Eragon avait sous-estimé la taille des bêtes : en les comparant avec les troncs, il s’aperçut que les sangliers étaient beaucoup plus gros qu’un Shrrg, et que l’ours aurait presque occupé le volume de sa maison d’autrefois dans la vallée de Palancar. L’animal avait reçu des coups de défenses aux flancs, et ses blessures le rendaient fou de rage. Il se dressa en mugissant puis, d’un violent coup de patte, il renversa un sanglier, laissant des entailles sanglantes dans sa chair. Par trois fois, le sanglier tenta de se relever, et l’ours le renvoya au sol, jusqu’à l’achever. Tandis qu’il se penchait sur sa proie pour se nourrir, le reste de la harde s’enfuit vers les hauteurs dans un concert de couinements.

Impressionné par la puissance de l’ours, Eragon traversa son champ de vision à la suite de Garzhvog. L’animal releva son museau maculé de sang, les regarda passer de ses petits yeux ronds puis, ayant décidé qu’il n’avait rien à craindre d’eux, il se remit à manger.

— Je crois que Saphira elle-même n’aurait pas raison d’un tel monstre, murmura Eragon.

— Hmm, grommela Garzhvog. Elle crache le feu. Pas lui.

Ils continuèrent de surveiller l’ours aussi longtemps qu’il demeura visible, et ils gardèrent leurs armes à la main pour se défendre en cas de danger.

La journée touchait à sa fin quand des rires leur parvinrent. Ils s’interrompirent dans leur course ; Garzhvog leva un doigt, puis, remarquablement silencieux pour sa taille, il traversa un véritable mur de buissons pour se rapprocher du bruit. Posant les pieds avec précaution et retenant son souffle, Eragon l’imita.

Entre les feuilles des cornouillers, il aperçut un sentier au fond de la vallée et, près du sentier, trois enfants nains qui jouaient à se lancer des bâtons. Il n’y avait pas d’adultes à proximité. Reculant de quelques pas, il examina le ciel, dans lequel flottaient quelques panaches de fumée blanche, à environ un mile de l’endroit où ils étaient.

Une branche craqua quand Garzhvog vint s’accroupir près de lui pour lui dire à l’oreille :

— Épée de Feu, nos chemins se séparent ici.

— Tu ne m’accompagnes pas à Bregan Hold ?

— Non. J’avais pour mission d’assurer ta sécurité. Si je t’accompagne, les nains se méfieront de toi au lieu de te faire confiance. Le mont Thardûr n’est plus très loin. Je doute qu’on s’en prenne à toi entre ici et là-bas.

Eragon se massa la nuque, regardant tour à tour Garzhvog et les volutes de fumée qui montaient à l’est.

— Tu comptes courir sur tout le trajet de retour ? s’enquit-il.

— Oui, répondit le Kull en riant tout bas. Mais moins vite qu’à l’aller.

Perplexe, Eragon poussa une vieille souche de la pointe de sa botte, mettant au jour un nid de larves blanches dans les galeries qu’elles y avaient creusées.

— Ne te laisse pas dévorer par un Shrrg ou un ours, hein ? dit-il enfin. Il faudrait que je traque le coupable pour le tuer, et je n’en aurais pas le temps.

Garzhvog porta les deux poings à son front cornu :

— Que tes ennemis tremblent devant toi, Épée de Feu.

Sur ces mots, l’Urgal se releva et s’éloigna à longues foulées pour disparaître dans les profondeurs de la forêt.

Inspirant l’air frais des montagnes, Eragon se fraya un chemin à travers les broussailles. Lorsqu’il émergea des fougères et des cornouillers, les enfants nains s’immobilisèrent, et leurs visages joufflus se teintèrent d’inquiétude. Tendant ses paumes ouvertes devant lui, Eragon se présenta :

— Je suis Eragon, Tueur d’Ombre, Fils de Personne. Je viens voir Orik, fils de Thrifk à Bregan Hold. Pouvez-vous m’y conduire ?

Les enfants se taisaient. Bien sûr ! Les pauvres ne comprenaient pas sa langue ! Il reprit alors en parlant lentement, en soulignant les mots :

— Je suis un Dragonnier. Eka eddyr aí Shur’tugal… Shur’tugal… Argetlam.

Les yeux des jeunes nains s’illuminèrent, et leurs bouches s’arrondirent.

— Argetlam ! s’exclamèrent-ils, émerveillés. Argetlam !

Avec des cris de joie, ils se précipitèrent pour lui serrer les jambes de leurs petits bras, tirer sur ses vêtements. Eragon les observait en souriant comme un grand sot. Ils lui prirent les mains et l’entraînèrent le long du sentier en babillant dans leur langue incompréhensible pour lui, mais il prenait plaisir à les écouter.

Lorsque l’un des enfants, une fillette, lui tendit les bras, il la souleva de terre pour l’installer sur ses épaules. Elle s’agrippa à ses cheveux, ce qui le fit grimacer, puis elle se mit à rire avec tant de bonheur qu’il sourit de plus belle.

C’est dans cet équipage qu’Eragon gagna le mont Thardûr et Bregan Hold pour rejoindre Orik, son frère adoptif.

Brisingr
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